Elle est devenue populaire grâce à l’excellente série Clara Sheller, en 2005, mais exerce son talent au cinéma depuis plus de douze ans. Cette fois, c’est sur les planches qu’elle irradie, au côté de Jacques Weber, dans une pièce pétillante, Solness le constructeur, écrite par l’auteur suédois Henrik Ibsen.

Alors, Mélanie, heureuse ?
Café Le Dôme de Villiers, Paris 17e. Chaque soir, Mélanie Doutey y déguste un café, pour ensuite prendre la route du théâtre Hébertot. Elle arrive dans sa loge une heure trente à l’avance, « le temps de faire un peu d’exercice physique, et de fumer 1 000 clopes ! Vous n’allez pas écrire ça ? » Si, pourquoi ? À 32 ans la comédienne est tout sourire, pas du tout rassasiée, naviguant de la télévision au cinéma et aujourd’hui au théâtre. Une plasticité rare dans le paysage artistique qui la ravit. Une petite fille âgée d’une petite année, Ava, est venue compléter le tableau d’honneur. On ne sait plus vraiment quoi lui souhaiter, sauf peut-être que tout cela continue. Elle touche du bois plusieurs fois, ses yeux brillent, et répond à toutes les questions sans sourciller. Étonnante jeune femme, joliment belle, accrochée à son rêve, et qui avance sans klaxonner mais à un très bon rythme. Par chance, nous avons pu la bloquer plus d’une heure… Ouf.

C’est finalement la télévision qui a joué le rôle d’accélérateur de notoriété avec le succès de la série Clara Sheller?

J’aime circuler entre la télévision et le cinéma. J’ai la chance d’avoir fait Clara Sheller, une expérience très forte. La télévision est un média extraordinaire, puissant et donc formidable pour la popularité. La série est parvenue à réunir plein de choses, un ton, de la modernité, de l’humour. Mais je ne suis plus Clara Sheller…

Non, vous êtes la nouvelle Sophie Marceau! C’est ce que disait la presse après la diffusion de Clara Sheller?

Parce que je suis brune et que j’ai une frange… Les gens éprouvent le besoin de toujours vous comparer à quelqu’un comme pour revivre quelque chose du passé. Évidemment, la comparaison m’a flattée car Sophie Marceau est une immense actrice. Mais c’est derrière moi…

Vous avez tourné avec Claude Chabrol (dans La Fleur du mal, en 2003). Qu’avez-vous compris du cinéma à ses côtés?

Il a révolutionné le cinéma, ce fut une rencontre magique. Sa mort m’a bouleversée. Il a toujours dépeint l’homme d’une façon très crue. Il était passionné par la bourgeoisie provinciale, il était très curieux de ce que ressentaient les actrices. Il y avait une vraie ambiance familiale sur les tournages : sa femme était son script, sa fille faisait la musique, il avait les mêmes techniciens depuis trente ans, on entendait « papa », «maman» sur le plateau… Je n’ai pas le souvenir d’un travail, mais d’une rencontre. Les films de Claude sont très attachants, on ne peut que tirer des leçons d’un tel metteur en scène. Il fumait sa pipe et observait les moindres gestes, les moindres souffles. Il aimait l’humain, c’est un peu le Balzac du cinéma.

Vous semblez dire qu’aujourd’hui, le cinéma manquerait de têtes de pont, de vrais leaders…Pourquoi selon vous?

Je pense que nous avons moins de recul et que l’époque nous le permet moins. Aujourd’hui, à part la 3D, qui révolutionne la manière de faire du cinéma, qu’est-ce qui fait que nous sommes vraiment surpris ? Nous sommes en quête d’une révolution artistique sans réellement la provoquer, donc, forcément, nous ne parvenons pas à grandchose. Nous formons une génération qui ne contrôle pas grand-chose.

Toutes les actrices confient leur besoin d’être aimées sur un tournage. Ce serait donc la quête ultime de ce métier ?

Il y a un besoin évident d’être aimé, mais qui disparaît avec l’expérience. Ce qui est primordial c’est de rencontrer des gens qui veulent vraiment raconter une histoire. C’est là que se situe l’enjeu de ce métier.

Le prénom de votre fille, Ava, c’est un clin d’oeil au cinéma? Un hommage?

Ava est un magnifique prénom, cela veut dire oiseau en latin. Ava Gardner était une actrice sublime, mais sa vie a été si triste. Donc je préfère dire que c’est un choix personnel.

Dans cette pièce, vous prenez souvent le dessus, vous faites preuve d’une grande audace face à Jacques Weber?

Je m’énerve rarement, mais il ne faut pas trop me chercher non plus… Jacques Weber, qui est un maître, je vais le titiller, lui faire peur et même le pousser à bout. Je suis un ange macabre, qui parle de fantômes, de château dans le ciel, et je réussis à régner sur son royaume. C’est une pièce incroyable, un texte fort écrit par un homme qui fut le précurseur de Freud. Ce qui est génial avec Jacques, c’est qu’il a une vraie expérience et une grande honnêteté face à son travail. C’est une rencontre entre deux générations. Avec lui, je ne me suis jamais sentie dans un rapport de prof à élève. Je suis très admirative de sa façon de travailler, son énergie, sa passion.

Vous avouez être traqueuse. Est-ce le face-à face avec le public, le poids du texte…?

C’est un trac qui n’a rien à voir avec le cinéma. Dans le cinéma, vous devez réussir à faire quelque chose à un moment donné par rapport au présent, dans la spontanéité et parfois dans l’absence. Au théâtre, c’est autre chose… C’est un trac de travail qui vient de la profondeur. Vous répétez deux mois sans relâche, vous fouillez le personnage, vous êtes dans la rigueur. Mais le jeu suggère de la peur, une peur formidable qu’il vous faut dominer.

Cela n’a rien à voir, mais j’ai lu que vous ne parvenez pas à lire un roman de Proust…

Je n’y arrive pas! Je cherche le point à chaque page… J’aime lire, mais lui, je n’y arrive pas. Je passe sûrement à côté du plus grand. J’aime les madeleines mais j’ai du mal avec Proust! Je rêve d’écrire un livre qui s’appellerait «A y’est!» Ce n’est pas une question de taille ou de poids du bouquin, mais je ne sais pas, je ne peux pas!

La Parisienne – Octobre 2010