Elles s’appellent toutes Mélanie – Le Monde 2 – 12/05/2007
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Mélanie Laurent, Mélanie Doutey, Mélanie Thierry : elles ont toutes trois autour de 20 ans, sont toutes les trois actrices et ont déjà brillé, au cinéma comme au théâtre, dans des rôles remarquables et remarqués . Elles ont du talent et savent en profiter avec lucidité . Rencontres .

par Dominique Frétard


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Leur prénom est identique : Mélanie . Jusque-là, rien que de très normal . Mais est-ce une simple coïncidence que les trois soient actrices et connaissent le succès pile en même temps ? D’où l’hypothèse de cet article : existe-t-il dans les astres, ou ailleurs, une relation secrète entre le cinéma actuel et ce prénom à sept lettres ? Il fallait donc s’en assurer . Et pour ce faire, rencontrer Mélanie Laurent, Mélanie Doutey et Mélanie Thierry, puisqu’il s’agit d’elles, nouvelles venues sur les écrans français .

Il y a forcément un fil rouge . Mais lequel ? Que la courbe démographique des Mélanie culmine en 1986, peu ou prou l’année de naissance des trois jeunes femmes, ne saurait valoir seule explication…

Première constatation, nos Mélanie sont insaisissables . Comment les réunir ? Quand l’une, Mélanie Thierry, tourne à Prague Babylon A.D., le nouveau film de Mathieu Kassovitz (La Haine, Les Rivières Pourpres), une histoire de mère porteuse, enceinte d’une créature génétiquement modifiée, classée secret défense; l’autre, Mélanie Doutey, vient juste d’arrêter de jouer son rôle voluptueux de Confessions trop intimes au Théâtre de l’Atelier, à Paris, et veut, toutes affaires cessantes, souffler… Quant à la troisième, Mélanie Laurent, la cadette, elle mène de front l’enregistrement de son premier album et le tournage de La Chambre des Morts, un premier film de l’acteur Alfred Lot (tiré du polar éponyme de Franck Thilliez) .

Trois jeunes actrices surbookées . Et heureuses de l’être . Elles alignent, il est vrai, récompenses et succès . Blonde au regard vert transparent, à la fois proche et distante, Mélanie Laurent, après avoir reçu le prix Romy Schneider, a gagné, en février, le César du Meilleur Espoir Féminin 2007 pour son personnage de Lili dans « Je vais bien, ne t’en fais pas, un drame familial morbide, étouffant, signé Philippe Lioret et plébiscité par le public .

En 2006, Mélanie Thierry, qui n’arrivait pas vraiment à faire oublier son look d’éternelle « mannequin-lolita », selon ses propres termes – elle pose pour les plus grands photographes depuis l’âge de 15 ans -, casse son image et triomphe dans Le Vieux Juif blonde, une pièce écrite exprès pour elle par l’écrivaine et romancière Amanda Sthers qui, contre l’avis de tous, se bat pour imposer la troublante Baby Doll . Pour ce rôle de Joseph Rosenblath, rescapé des camps, la comédienne est nominée aux Molières de la Révélation théâtrale . La cérémonie aura lieu le 14 mai .

Cérébrales, réfléchies

D’origines mongoles et espagnoles croisées, Mélanie Doutey, brune à fort potentiel, porte son visage comme un masque . En 2003, elle a été révélée au grand public par Claude Chabrol dans « La fleur du mal » . Son rôle d’urbaine ultramoderne dans le téléfilm Clara Sheller a affirmé sa jeune gloire auprès de millions de télespectateurs . « Non, je ne suis pas célèbre, précise-t-elle, disons que j’ai le vent en poupe . Notre génération prend de plein fouet le danger d’une célébrité, impossible à contrôler, car érigée de toutes pièces par la presse people . Etre dans les médias n’est pas notre métier« .

Même quand les Mélanie rient, elles sont graves . Une pente naturelle . Est-ce parce que Mélanie vient du grec melanos qui signifie noir ? Instinctives, sûrement, mais tout aurant cérébrales, réfléchies . Elles participent à cette générations de réalisateurs, d’auteurs et de comédiens qui réussissent des succès populaires, souvent des films d’actions, avec des sujets autrefois tabous, ou réservés aux documentaires spécialisés : racisme, colonialisme, immigrations, génocides . Dont « La Haine » (1994), de Mathieu Kassovitz, mettant en scène la violence des banlieues, reste le film fondateur .

Ainsi, quand elle débutait, Mélanie Doutey, face à deux propositions, priviligiait-elle sans hésiter les rôles pour leur capacité à lui apprendre la vie et l’histoire . L’adieu, par exemple, qui « lui a enseigné la vérité sur la guerre d’Algérie » . Ils prennent ou reprennent la parole, là où les grand-parents l’avaient laissée . « J’ai le Vieux Juif en moi pour toujours« , explique Mélanie Thierry, c’est bouleversant . Pendant que je jouais, mon mec (le chanteur Raphaël) donnait un concert en Israël, je suis allée le rejoindre . J’étais heureuse de trimbaler mon VIeux Juif à Jérusalem, devant le mur des Lamentations . Je n’étais pas toute seule, je ne venais pas que pour moi . Il a changé ma vie . »

Mélanie Laurent – elle a joué un petit rôle dans Indigènes – évoque avec pudeur une famille moitié ashkénaze (Pologne), moitié séfarade (Tunisie), la déportation d’un grand-père : »Si j’étais née il y a soixante ans, je serais morte, dit-elle sans pathos . Cela m’empêche d’être désespérée de ne pas obtenir un rôle ! J’essaie de comprendre pourquoi je suis mélancolique . Je cherche à me situer dans l’engagement comme dans le désengagement . J’ai peur de ne pas avoir le temps . J’ai envie de beaucoup d’ombre et de beaucoup de lumière . Il y a des jours où ce métier me terrifie. »

Le fond des trois Mélanie est néanmoins solide, ancré dans le concret . Filles de famille, elles adorent et admirent leurs parents sans réserve . Le père de Mélanie Laurent est comédien, spécialiste de la post-synchronisation; sa mère, une danseuse . Les parents de Mélanie Doutey sont tous les deux comédiens en exercice . Elles ont été aimées, conseillées, soutenues .

De son côté, Mélanie Thierry, seule à ne pas être issue du sérail, a reçu l’appui inconditionnel de sa mère quand, abandonnant la gymnastique sportive à cause d’une blessure, elle a voulu faire des photos de mode . « Une idée géniale pour faire la crâneuse quand on a 13 ans ! » se souvient-elle, retrouvant une fraction de seconde son air de fillette « bisque, bisque rage » . Seize pages publiées dans Vogue et signées Peter Lindbergh, alors qu’elle a 15 ans, lui vaudront, en 1998, d’être engagée sur le champ par Giuseppe Tornatore (Cinema Paradiso) pour La légende du pianiste sur l’océan (film basé sur Novecento, du romancier Alessandro Baricco) .Malgré de nombreux rôles sympas, elle a du néanmoins attendre d’avoir 25 ans pour exploser dans Le vieux Juif Blonde, préparant le rôle comme s’il en allait de sa vie .

Les Mélanie, en effet, sont précoces . Ce qui les a rendues raisonnables . « J’ai aimé avoir très tôt une vie d’adulte et regretté, plus tard, de n’avoir pas eu d’adolescence, constate Mélanie Laurent . Après 10 ans de cinéma, je me demande toujours pourquoi ce métier fait à ce point rêver les gens . J’ai envie de reprendre la main sur ma vie . De faire de la mise en scène . »

Remarquée par Gérard Depardieu, elle n’a que 15 ans quand elle débute dans « Un pont entre deux rives », que l’acteur co-réalise avec Frédéric Auburtin . Elle rêve aujourd’hui d’une carrière à la Nicole Garçia, qui passe régulièrement de son métier de comédienne à celui de réalisatrice .

Ne rien abdiquer

Elle veut chanter aussi . Elle écrit les paroles et Olivier Coursier, compositeur du groupe aaRON (qui a signé la bande originale de Je vais bien, ne t’en fais pas), compose les mélodies . Elle veut aussi une famille . « Si je n’étais pas dans l’âme d’une femme au foyer, j’aurai peur de me réveiller un jour sans amour, sans enfant . Je pense souvent à ce métier comme si je n’en faisais pas partie« .

Les Mélanie voient loin, mais surtout pas à tout prix . Filles des années 2000, elles ont intégré la précarité des choses . Ne voulant rien abdiquer entre cinéma, théâtre, télévision ou chanson, elles sont en train d’impulser d’autres directions à leurs carrières . Afin de changer de ses emplois dramatiques, Mélanie Laurent appelle de tous ses voeux une comédie douce-amère à la Almodovar . Mélanie Doutey, à l’inverse, laisserait bien tomber son image d’ingénue coquine pour oser sortir sa violence . Avec, par exemple, Paul Thomas Anderson, le réalisateur de Boogie Nights, Magnolia… Mais pour l’instant, elle ne veut plus entendre parler de rien, sauf de vacances . Demain, elle s’envole pour Rio .

(Photos Lisa Roze pour Le Monde)